mardi 21 février 2017

De face sur la photo

De face sur la photo

De face sur la photo – Ronit Matalon

Actes Sud (2015)
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech

Chronique d’une famille de juifs égyptiens qui ont dû quitter le Caire. La plupart se sont établis en Israël. L’un des fils, l’oncle Cigurel comme l’appelle Esther, la narratrice, a préféré l’Afrique, où il a mené des affaires, pas toujours avec succès. Après le Gabon, il est maintenant au Cameroun, à Douala, où il dirige une entreprise de pêche. C’est dans son bureau sombre et envahi par les odeurs de poisson que le découvre Esther, à son arrivée pour un long séjour dans cette famille qu’elle ne connait pas.

Chaque chapitre commence par une photo, présente dans le livre ou manquante. Dans ce cas, il n’y a que le cadre et la légende, mais qu’importe. Esther, dans tous les cas, nous décrit le cliché et les circonstances de sa prise, qu’elle tient des récits de sa mère, Inès, ou de sa grand-mère, Nonna Fortunée, devenue aveugle au fil des ans. Et ainsi, tantôt au fil des souvenirs, tantôt comme témoin de son expérience au côté de l’oncle Cigurel, elle nous raconte le passé et le présent de cette tribu, sa propre découverte de la vie coloniale en Afrique, la difficulté de ne pas se laisser engluer dans la torpeur des journées toutes identiques.

 C’est un roman où j’ai eu un peu de mal à entrer, ne comprenant pas bien où l’auteur voulait nous emmener. Les allers et retours du récit entre passé et présent, le changement de narrateur – tantôt c’est Esther qui s’exprime, tantôt c’est une voix externe – tout cela est un peu troublant au début. Et puis, je me suis laissée porter par cette histoire, ces personnages dont la vie s’articule petit à petit, se déroulant finalement comme une fresque nostalgique et intimiste, où l’on a plaisir à découvrir au fur et à mesure les rouages des relations familiales, les secrets et les non-dits, les manigances des uns et des autres, les arrangements avec la vérité. La vie n’est pas un long fleuve tranquille !

Extrait page 18-19 :

Au-dessus de nous, les fenêtres du bureau sont éclairées d’une lumière jaunâtre. L’oncle Cigurel fait la cour à ses commerçants libanais qui veulent acheter ses crevettes au meilleur prix. Il a une mentalité, comment dire, de pacha : il passe des heures avec ses gros clients libanais couverts de brillants clinquants et, de temps en temps, les nourrit d’un morceau de loukoum aux pistaches, d’une demi-olive syrienne de qualité douteuse, d’une bouchée de merguez ou de gruyère mou, presque à tartiner, pendant qu’ils agitent des glaçons dans des verres pleins de pastis ou de Ricard.
Les gros vieux renards et l’oncle Cigurel passent des heures ainsi à négocier dans un nuage épais de cigares et d’odeurs humides et âcres de mer et de pêche, ils tournent en rond presque sur la pointe des pieds et effleurent à peine ce qu’il ne faut pas dire, qui est sans cesse au milieu d’eux et sape l’apparence de l’amitié, de la bonne volonté et des bonnes paroles : l’argent.
Mme Cigurel ne tient plus :
-    Chouchou, minaude-t-elle, Chouchou, c’est ta nièce, elle est arrivée.
Après avoir rédigé ce billet, j'ai trouvé cette interview de Ronit Matalon à propos de ce livre et elle exprime parfaitement ce que j'ai ressenti à cette lecture.


Ronit Matalon - De face sur la photo par Librairie_Mollat

Si vous souhaitez découvrir ce livre, lisez le premier chapitre sur le site d'Actes Sud et laissez vous emporter !

Ronit Matalon a aussi écrit Le bruit de nos pas (Stock 2012) que j'ai très envie de découvrir maintenant. 

mardi 14 février 2017

Jacob, Jacob

Jacob, Jacob de Valérie ZenattiJacob, Jacob - Valérie Zenatti

Éditions de l'Olivier (2014)

Jacob a dix-neuf ans, il habite avec sa famille dans le quartier juif et arabe de Constantine, en Algérie. Il est le dernier enfant d’une famille d’artisans, des cordonniers très pauvres. Il est né tardivement après ses frères et contrairement à eux, il a pu poursuivre ses études. Il vient de passer le baccalauréat, il est bon élève, aime la lecture. En ce mois de juin 1944, Jacob doit partir faire son service militaire, et après de brèves classes, il est enrôlé dans l’armée du général de Lattre de Tassigny et va participer au débarquement de Provence. Occasion pour lui de découvrir la France, qu’il ne connait qu’à travers les livres et l’enseignement qu’il a reçu, occasion de sortir brutalement de l’enfance, confronté à la violence des combats, à l’horreur de la guerre qui décime petit à petit ses camarades venus comme lui d’Algérie. Lui-même n’en réchappera pas, fauché par une rafale en Alsace en décembre 44.
A Constantine, la vie continue. La mort de Jacob ne sera connue de sa famille qu’un mois après et sa dépouille ne sera rapatriée qu’au bout de trois années. Mais Jacob survivra dans la mémoire de ceux et de celles qui l’ont connu et sa photo de soldat aux côtés de ses camarades suscitera longtemps après la curiosité de sa petite-nièce et aboutira à l’écriture de ce magnifique hommage.

C’est un court roman mais pourtant, il porte une émotion et une force telles que j’ai l'impression d'avoir lu une saga familiale. La prose de Valérie Zenatti est belle, fluide, elle se déroule comme une mélopée au travers de phrases très longues*, que l’on lit comme l’on regarderait un plan-séquence au cinéma, et que l’on termine presque à bout de souffle.

J’ai été aussi touchée par les personnages de ce livre : Jacob, bien sûr, dont le destin est si injuste, mais aussi les figures féminines de son entourage. Il y a Rachel la mère, vieille femme usée par la vie, dévouée à ses fils et soumise à l’autorité du père ; Madeleine, la belle-sœur, mal-aimée par son mari, fatiguée par les enfants et les tâches ménagères ; Lucette la lycéenne qui rêve en secret de Jacob ; Camille, l’une de ses nièces, que Jacob fait quelquefois voler comme un avion et qui voudrait tant pouvoir faire les mêmes choses que les garçons. Et puis j’ai aimé aussi les descriptions de Valérie Zanetti qui trouve toujours les mots justes, que ce soit pour évoquer les couleurs de Constantine, l’enfer des combats, l’espoir d’une mère ou l’histoire familiale.


Extrait page 11 :
Jacob jette un coup d’œil à la montre reçue pour ses treize ans. Portée au poignet, elle lui donne une allure plus dégagée que les montres de gousset de ses aînés imposant la lenteur, un arrêt pour être sorties de la poche, alors que lui peut consulter la sienne d’un bref regard. Six ans que les aiguilles marquent le temps pour lui, la trotteuse est agaçante et fascinante, toujours trop pressée, accélérant le temps quand lui voudrait le retenir, Jacob rêve, souvent, il pense au premier jour où il a traversé le pont suspendu avec Abraham, ce n’était peut-être pas la première fois d’ailleurs, mais c’est le premier souvenir qu’il en a. Il s’était arrêté pour regarder en bas, son frère l’avait tiré par la manche, viens, c’est dangereux, ne te penche pas, mais il s’était senti absorbé par le vide sous lui, minuscule et puissant, il dominait la ville et les gorges, c’était grisant d’être au-dessus, lui qui d’ordinaire devait lever la tête s’il voulait voir autre chose que les genoux des adultes, les pieds des tables et les éclaboussures maculant les murs dans la rue ; il avait tendu les bras pour toucher le ciel, découvert la peur délicieuse qui étreignait tous ceux qui passaient sur le pont, si extraordinaire qu’il fallait quatre noms pour le désigner, le pont suspendu, le pont Sidi M’cid, le pont du Rhumel, la passerelle des vertiges.
Le pont Sidi M'cid à Constantine
Source photo : un site très intéressant sur la ville de Constantine.

Une lecture émouvante qui signe ma première rencontre avec Valérie Zenatti.

Dans cette vidéo de la librairie Mollat, elle explique sa découverte de Jacob.





* Pour illustrer ces longues phrases, je vous propose ma lecture d'une d'entre elles qui commence page 37 et se poursuit page 38. Tant de choses s'expriment entre la majuscule du début et le point final !



lundi 30 janvier 2017

Horrostör

Horrorstör de Grady Hendrix
Horrorstör – Grady Hendrix
Éditions Milan et demi
Traduit par Amélie Sarn


Ce qui attire à la découverte de ce livre sur les présentoirs de la médiathèque, c’est d’abord la couverture. On croirait qu’il s’agit du catalogue d’un magasin de meubles et d’accessoires suédois bien connu. Quand on le feuillette, l’illusion continue, sauf que le magasin en question s’appelle Orsk, qu’il y en a des répliques un peu partout dans le monde et que sa « philosophie » ressemble à s’y méprendre à son concurrent. 
Mais dès la page 9, l’illusion s’arrête, au moins provisoirement, car il s’agit bien d’un roman, qui se déroule dans le magasin Orsk de Cleveland, siège depuis quelques semaines d’étranges phénomènes nocturnes. Au matin, les employés découvrent des dégradations dans les rayons mais les caméras de surveillance ne sont d’aucun secours : rien n’est visible sur les enregistrements. Le chiffre d’affaire est en baisse, une visite de responsables envoyés par le siège de l’entreprise est prévue. Aussi Basil, le gérant, a-t-il décidé de mettre les moyens pour redresser la barre. Il va passer la nuit dans l’établissement et a demandé à deux employées de l’assister : Ruth Ann, l’employée modèle qui a fait toute sa carrière chez Orsk et Amy, le vilain petit canard qui a demandé sa mutation vers un autre magasin du groupe. Amy n’a aucune envie de passer la nuit à traquer les voyous en compagnie de Basil avec qui elle ne s’entend pas du tout. Mais celui-ci lui fait miroiter le bénéfice que cette mission inhabituelle pourrait apporter à l’aboutissement de sa mutation et Amy se laisse convaincre. Pas sûr qu’elle aurait pu imaginer ce qu’ils allaient découvrir au cours de cette nuit, sans doute la plus longue et la plus périlleuse de leur vie !

Moi non plus, je n’avais aucune idée de l’intrigue dans laquelle j’allais m’embarquer en commençant ce livre. Au début, on s’attend à y trouver une critique des méthodes de management pratiqué dans ce type de magasin, copie conforme du Suédois réputé, et puis l’aventure change de cap. Les rayons harmonieux et si bien agencés se transforment en un univers d’horreur et de science-fiction inattendu.
Le suspense est bien entretenu, c’est la raison pour laquelle j’ai mené ma lecture jusqu’au bout, curieuse de savoir comment Amy se sortirait de l’aventure. Mais je ne suis pas fan de ce genre d’histoire, je n’aime pas trop me faire peur, même si la cause en est des créatures surnaturelles auxquelles je ne crois pas. Enfin, je ne veux pas trop en dire pour ne pas gâcher le plaisir des adeptes.
Ce qui me restera néanmoins de cette lecture, c’est la façon dont l’auteur sait exploiter à merveille la configuration spatiale du magasin pour y placer ses personnages. Je crois que j’aurai un petit frisson lors de mes prochaines visites chez le Suédois !

mercredi 18 janvier 2017

Mariage en douce

Mariage en douce (Gary & Seberg) d'Ariane Chemin

Mariage en douce – Ariane Chemin

Équateurs (2016)

Le 16 octobre 1963, dans un petit village de Corse, a eu lieu le mariage de Romain Gary, diplomate et écrivain, avec Jean Seberg, actrice et égérie de la Nouvelle Vague. Cette union a été célébrée dans le secret le plus complet, loin des paparazzis qui pistaient le couple depuis des mois. Ariane Chemin a mené l’enquête pour comprendre comment s’était organisé l’évènement, préparé comme un véritable complot par un ancien militaire, agent des services du renseignement.

Ce petit livre, moins de cent soixante pages, est intitulé récit mais se lit comme un roman, roman d’espionnage, roman d’amour, roman d’une époque. Il est à la fois le journal de l’investigation qu’a menée la journaliste Ariane Chemin pour mettre au jour les rouages de l’organisation de cette journée du 16 octobre 1963 et un travail de reporter sur ces deux personnages qu’étaient Romain Gary et Jean Seberg. Lui, ancien aviateur et compagnon de la libération, diplomate, écrivain, deux fois prix Goncourt et elle, actrice américaine ayant tourné aussi bien avec Preminger qu’avec Godard, engagée dans la défense des droits civiques et à cause de cela, black listée par le FBI. Deux personnalités sur lesquelles planent encore des mystères, dont ceux de leurs suicides : Jean Seberg retrouvée morte dans sa voiture en 1979 et Romain Gary, tué d’une balle dans la bouche à son domicile le 2 décembre 1980.

J’ai dit plus haut que j’ai lu ce livre comme un roman, sans doute parce qu’il en a de nombreuses caractéristiques : une construction qui ménage le suspense, des allers et retours dans le temps pour rappeler qui étaient Seberg et Gary, un style tantôt précis et journalistique, tantôt libre, fluide et imagé. Et ce sont les vies elles-mêmes de cet homme et de cette femme qui apportent à ce livre cette base romanesque, car leur amour a persisté au-delà de leur mariage. Romain Gary a toujours soutenu son ex-femme, allant jusqu’à reconnaitre l’enfant mort-né qu’elle a eu avec un autre, pour la protéger des accusations du FBI.

Une belle réussite, à découvrir sans hésiter !

Extrait page 11 :
Par quel lacet de l’imaginaire ce mariage s’est-il mis à me hanter ? L’enfant bohème de Vilnius uni à la petite Wasp déboulant des plaines de John Wayne et de Ronald Reagan. Une éducation européenne, et une enfance américaine. Vingt-quatre ans pour elle, quarante-neuf pour lui. Comme tout le monde, j’avais lu Gary, ce héros qui sait si bien parler des mères, putains ou fiancées. Je l’avoue, j’étais moins sensible à son épopée virile qu’à la fragilité un peu déjantée de Jean. J’ai toujours eu un faible pour les âmes errantes vouées aux passions barzingues. Dans le couple, c’est elle qui m’intriguait. La blonde. L’ardente, l’amoureuse, l’idéaliste. La pin-up. La fêlée.


D'autres avis chez Nadège, Delphine et Christophe Laurent qui n'a pas du tout aimé.




Cinquième lecture dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2016.


mercredi 21 décembre 2016

Le vent se lève

Le vent se lève – Sophie Avon

Mercure de France (2016)

Début des années 80 : Lili, vingt-trois ans, embarque avec Paul, son frère, et Faustine, une amie, sur le voilier Horus. Leur projet : traverser l’Atlantique pour rallier le Brésil. 
Lili laisse Vincent au port, ou plutôt à Bordeaux, c’est un jeune professeur qu’elle vient de rencontrer. Bien que très amoureuse de lui, elle ne veut pas renoncer à la traversée, un voyage qu’elle et Paul ont décidé depuis longtemps. Leur périple les mène d’abord de La Corogne à Madère, puis aux Canaries et enfin au Sénégal, dernière étape avant la grande traversée. Arrivés au Brésil, ils vont découvrir les réalités du pays, dans des lieux tantôt paradisiaques, tantôt misérables et déroutants. Et puis, après plusieurs mois, Lili doit revenir en France et faire face à une dépression qu’elle n’avait pas anticipée.

Bien qu’il s’agisse d’un roman, il y a sans doute une grande part autobiographique dans ce livre, très plaisant. Sorte de carnet de voyage, il nous fait partager les moments à bords, les avaries, les tempêtes, les escales et les rencontres dans les ports, la découverte du Brésil, les surprises et les déceptions que peut apporter un tel voyage. Ensuite, je suis restée un peu sur ma faim lorsque l’auteur raconte le retour en France et les difficultés que rencontre Lili à se réadapter à un mode de vie plus classique. Le récit reste un peu trop superficiel et personnellement, j’ai eu du mal à partager le malaise de Lili, à comprendre ce qu’elle ressentait. Sans doute, l’auteur ne voulait-elle pas trop livrer d’elle-même, si cette dépression a véritablement été la sienne, ou bien n’a pas pu développer suffisamment un épisode de fiction.

Malgré cette fin moins réussie, j’ai lu ce livre avec plaisir. Il m’a rappelé des voyages personnels, à la fin de ma vie étudiante, lorsque nous partions à l’aventure, sans itinéraire précis, prenant le temps de découvrir des lieux et des gens, au hasard des rencontres et des évènements. Cette lecture m’a remis en mémoire une certaine insouciance, que l’on perd au fil des années et de la vie qui s’écoule.

Un extrait page 63
Manger du pain frais en plein Atlantique est un luxe qui nous renforce dans l’idée que nous sommes les rois de la planète bleue. Adieu les tracas de la vie quotidienne, les cieux plombés de l’hiver, les obligations en tout genre, adieu parents, patrons, collègues. Nous sommes libérés d’une existence qui nous assomme, exemptés du poids social, délivrés des mirages de la réussite, soulagés de tous les boulets de l’humanité, et plus encore : affranchis de la rotation terrestre et du temps dont nous modifions la course en poursuivant l’autre hémisphère, échappés de la longue chaîne des hommes dont nous avons choisi de nous exclure momentanément, jusqu’à notre filiation dont nous avons rompu le câble de transmission, la suite naturelle. Nous sommes le chaînon manquant, le mouton noir transformé en oiseau, l’animal domestique converti en poisson volant. Nous planons.

De Sophie Avon, j'avais lu Les silences de Gabrielle, son premier livre publié en 1988. Il doit d'ailleurs se trouver encore sur une étagère de ma bibliothèque. C'est à Bernard Pivot et à l'émission Apostrophes que je devais cette découverte. En revanche, j'ignorais totalement que Sophie Avon avait publié depuis d'autres ouvrages et je n'avais même pas fait le lien avec la Sophie Avon qui intervient sur France-Inter dans le Masque et La Plume.

Quatrième lecture dans le cadre du challenge 1% rentrée littéraire 2016.


D'auvres avis sur Le vent se lève : Les mots de la fin, Meelly lit.

mardi 20 décembre 2016

Les autres

Les autres – Alice Ferney

Actes Sud Babel (2006)

C’est l’anniversaire de Théo qui fête ses vingt ans dans la maison de ses parents, en compagnie d’Estelle sa fiancée et de Niels son frère aîné. Sont également invités Claude, le meilleur ami de Niels, et sa fiancée Fleur, ainsi que Marina, une amie d’enfance de Théo qui est venue accompagnée de son fils qu’elle élève seule. Moussia, la mère de Niels et Théo est également présente, même si elle s’absente souvent pour aller voir sa mère, Nina, qui dort à l’étage, trop fatiguée pour se joindre à la soirée. Niels a offert à son frère un jeu de société, Personnages et caractères, sorte de jeu de la vérité, censé permettre aux joueurs de mieux se connaitre mutuellement. Niels fait le forcing pour convaincre les autres de participer, certains sont très réticents mais se laissent convaincre. Au cours de la soirée, plusieurs secrets vont être mis à jour, certains resteront connus seulement du lecteur, chacun des participants va apprendre sur lui-même et sur ses compagnons de jeu des choses surprenantes et pas toujours agréables.

Ce qui fait l’originalité de ce roman, c’est que cette soirée nous est racontée trois fois : d’abord, uniquement à travers les pensées de chaque personne présente dans la maison ; ensuite, uniquement par les dialogues échangés entre les participants ; finalement, c’est un narrateur externe qui rapporte ce qu’il observe, comme le ferait le spectateur impartial d’un film.

Personnellement, c’est la première partie que je trouve la plus intéressante et la plus réussie. La retranscription des pensées de chacun permet de suivre l’évolution des personnages au cours de la soirée, l’état d’esprit dans lequel ils sont au début, leurs réactions à l’énoncé des règles du jeu, la réticence, l’acceptation ou l’enthousiasme, et puis la façon dont ils accueillent les propos des autres au fur et à mesure que le jeu se déroule, avec ses violences et ses non-dits. Cette première partie aurait pu se suffire à elle-même. Bien sûr, le lecteur n’aurait alors eu qu’une perception partielle de la soirée mais il y avait de quoi construire un roman complet.

Ensuite, la partie des dialogues vient compléter l’histoire, remet les échanges à leur juste place, révèle les susceptibilités, montre l’écart entre ce que l’on pense et ce que l’on dit. Dommage que les dialogues soient un peu trop travaillés, manquant de naturel et de spontanéité quelquefois.

Puis enfin, la narration d’un point de vue extérieur apporte une certaine banalisation à l’histoire, puisque certaines informations n’ont jamais été verbalisées et ne sont donc pas perçues par un tiers. Nécessaire dans ce triptyque qu’a conçu l’auteur, cette partie n’apporte rien de fondamental à l’intrigue. Mais elle permet de mettre en évidence ce qui peut manquer dans un rapport « objectif », qui ne rendrait compte ni des pensées des protagonistes, ni des échanges verbaux entre eux.

Livre intéressant, peut-être un peu long sur la fin, puisqu’il y n’y a plus grand-chose à découvrir au troisième passage ! J’aime toujours la plume d’Alice Ferney, sa précision et sa subtilité, sa capacité à créer des personnages sensibles et complexes, où l’on peut se reconnaître partiellement. Mais j’aurais un peu de mal à désigner mon personnage préféré dans le groupe que l’auteur a constitué dans ce livre. Chacun a ses défauts et ses qualités, comme nous tous d’ailleurs, et c’est ce qui, finalement, les rend très crédibles.


D'autres avis sur ce livre : celui de Clochette, enthousiaste, celui de Papillon qui a moins aimé et beaucoup d'autres chez Babelio.

jeudi 17 novembre 2016

Ici et maintenant

Ici et maintenant – Pablo Casacuberta

Éditions Métailié (2016)
Traduction de François Gaudry


Máximo Seigner, dix-sept ans, vit seul avec sa mère et son jeune frère de neuf ans, Ernesto, qu’il ne nomme jamais que « le nain », avec lequel il ne s’entend absolument pas. Leur père a disparu un beau jour, ce qui leur vaut la présence quasi constante de l’oncle Marcos, avec ses blagues lourdes et répétitives, que Máximo ne supporte pas non plus. Afin de contenter sa mère qui souhaite le voir travailler pendant les vacances scolaires, Máximo se présente à l’hotel Samarcanda qui a publié une offre d’emploi attrayante : Emploi d’avenir pour jeunes gens entre 15 et 20 ans possédant le goût du service, de l’ambition et du temps disponible. Employés de classe internationale pour un hôtel de classe internationale. Contre toute attente, Máximo est engagé, après un entretien un peu surréaliste avec la propriétaire de l’hôtel, Camila Badembauer. Le lendemain, il se présente à l’hôtel pour sa première journée de travail.

Comme beaucoup d’adolescents, Máximo est à la fois agaçant et attendrissant. Peu sûr de lui, solitaire, il s’est constitué une carapace de savoirs, plongé toute la journée dans deux revues scientifiques, qu’il connait par cœur, accumulant les connaissances où il espère trouver des réponses aux questions existentielles qu’il se pose. Il se sent incompris dans sa famille, éprouve une véritable haine pour son frère et du mépris pour son oncle. Il se rappelle avec nostalgie les moments passés avec son père. Lorsqu’il découvre l’annonce de l’hôtel, il est séduit par le caractère international du poste et espère pouvoir mettre à profit ses connaissances. L’aspect de l’hôtel refroidit rapidement son enthousiasme mais sa rencontre avec Mme Badembauer et un geste qu’elle fait à son encontre l’amènent à se projeter dans un avenir prometteur.  Ce qu’il n’imagine pas, c’est comment, en un jour et une nuit, sa vie va basculer de l’enfance à l’âge adulte. Il va découvrir le secret de sa mère, savoir ce qui est arrivé à son père et surtout établir une relation complètement différente avec son frère. Il va aussi devoir faire des choix et les assumer, et se détacher de son univers protecteur.

C’est un roman d’apprentissage très plaisant, le style est vif et dépouillé. Le lecteur suit facilement les pensées de l’adolescent et détecte rapidement ses contradictions. Par de nombreux flashbacks, on en apprend davantage sur la vie familiale et sur les évènements qui ont marqué Máximo, le maintenant enfermé dans un étau de préjugés. Sa journée et sa nuit à l’hôtel vont bouleverser sa vision de la vie. Au matin, sa rencontre avec un vieux libraire va définitivement le pousser à changer ses repères.

J’ai vraiment bien aimé ce livre. Le ton m’a semblé différent de ce que je lis habituellement. Peut-être est-ce parce qu’il s’agit d’un roman écrit par un auteur uruguayen, Pablo Casacuberta, né en 1969. Je connais très peu la littérature sud-américaine. J’ai trouvé ici l’envie d’en découvrir davantage. Peut-être Scipion, l’autre livre de Pablo Casacuberta traduit en français.

Extrait page 19
Je devais essayer de décrocher cet emploi. Mon honneur - disons-le – était en jeu. Sortir le matin avec des vêtements bien repassés pouvait me faire gagner de nombreux points sur le nain : rentrer à la maison fatigué, me mouvoir avec une lenteur épique et demander à ma mère un verre d’eau constitueraient, je voulais le croire, un coup aux effets destructeurs. Il y avait en outre cette précision, employés de classe internationale, qui excitait le côté le plus narcissique de mon caractère, cette mémorisation obsessionnelle des capitales du monde : savoir qu’Oulan-Bator était en Mongolie, que la monnaie de l’Angola était le kwanza, qu’Agostinho Neto avait dirigé la guerre d’indépendance en 1975, et qu’on ne devait plus dire Haute-Volta, autant de détails qui, selon moi, me rendaient beaucoup plus digne d’être considéré comme un employé de classe internationale que, par exemple et sans aller chercher très loin, l’oncle Marcos. (…) 
D'autres avis sur ce livre chez Charybde27, Miscellanées, Clara, et Keisha ainsi qu'une interview de l'auteur sur le site de Télérama.