mercredi 21 septembre 2016

Faillir être flingué

Faillir être flingué – Céline Minard

 (Rivages 2013)

C’est une histoire atypique que raconte Céline Minard dans ce livre, atypique parce que ce genre d’histoire, c’est au cinéma qu’on la regarde d’habitude. Ce roman est un western, avec des pionniers, des cow-boys et des indiens, un saloon, ses filles et sa patronne au caractère affirmé, des gentils et des méchants qui seront punis à la fin, comme il se doit. Les premiers chapitres progressent indépendamment les uns des autres, nous faisant suivre plusieurs personnages dans des aventures diverses, sans lien entre elles, si ce n’est une paire de bottes et un cheval qui changent de propriétaire. Des personnages qui se retrouvent tous en un même lieu, et qui vont contribuer à bâtir une communauté, au fur et à mesure de l’évolution des projets et des rêves de chacun.
 


J’ai bien aimé le style de Céline Minard, très précis, riche en détails, aussi bien pour décrire les paysages, les comportements que les actions banales ou inhabituelles de ses personnages. J’ai souvent eu l’impression de regarder un film, où la caméra zoomerait sur les mains d’un des acteurs pour que l’on ne perde pas une miette de l’action. En revanche, on sait assez peu de choses de la psychologie des personnages et aussi peu de leur histoire. Ce qui fait qu’il ne me restera sans doute que peu de souvenirs de ce roman dans quelques semaines, juste le plaisir de la lecture que l’on savoure sur le moment, l'attrait des grandes espaces et le souffle de l'aventure. Et c'est peut-être déjà beaucoup !

Un extrait page 151 :
Bird se détendit et mit pied à terre pendant que Brad s’éloignait et que Jeffrey montait à l’arrière. Un premier coup d’œil lui permit de prendre la mesure des dégâts. Plus de gamelles, de louches, de drap, et toutes ces broutilles qui remplissaient tout un compartiment. Plus de compartiment non plus. Les deux planches avaient basculé et remué les affaires n’importe comment. Le tonnelet de rhum était là. Celui de poudre aussi, il n’y avait qu’à espérer que la cire et la toile goudronnée aient tenu. Une des peaux de bison était roulée en boule contre la caisse à munitions. Jeffrey respira. Tout n’était pas perdu. Il enjamba le fouillis pour voir s’il trouvait la boîte à café dans le compartiment sous le siège. Il tomba tout de suite sur la cafetière mais il dut retourner casseroles, gobelets et assiettes en fer-blanc pour mettre la main sur le pot à demi rempli d’eau. Il le tira en souriant de sous une chemise qui pissait un mélange boueux. Puis il sortit du chariot en le brandissant au-dessus de sa tête :
-    Il est à moitié passé, il était temps qu’on sorte les tasses !
Écoutez Céline Minard à propos de ce livre dans l'émission Les bonnes feuilles sur France-Culture (20.08.2013)

Ce livre a reçu le prix Livre Inter en 2014.

samedi 10 septembre 2016

La tyrannie des apparences

La tyrannie des apparences – Valérie Clò

Éditions Buchet-Chastel (2015)

C’est un temps où l’espérance de vie dépasse de beaucoup le siècle, un temps où l’on est devenu capable de régénérer les organes déficients, un temps où la vraie vie ne commence pas avant la quarantaine, un temps où il ne fait pas bon être jeune. Alors, comme presque tous ceux de sa génération, Thalia a commencé à se teindre les cheveux en gris à l’âge de quinze ans et elle attend impatiemment d’atteindre ses dix-huit ans pour commencer les injections qui vieilliront sa peau prématurément et feront apparaitre ses premières rides. Mais il est une chose pour laquelle les jeunes filles sont encore irremplaçables, c’est pour leur capacité à donner la vie et c’est la raison pour laquelle son père cherche à la convaincre d’épouser un homme dans la force de l’âge. Mais Thalie, pourtant jusque-là assez docile envers les décisions de ses parents, est réticente à ce mariage et elle commence à remettre en question la dominance des vieux dans la société. Elle découvre un livre, La tyrannie des apparences, écrit en un autre temps par une certaine Laura Franck, à une époque où le pouvoir appartenait aux jeunes, où il fallait tout faire pour masquer les signes de l’âge si l’on voulait garder une place active dans le milieu professionnel et dans la société. La lecture de ce livre où Laura raconte son cheminement face à la tentation de l’opération esthétique et la rencontre de Thalia avec Loïs, un garçon de son âge qui refuse tout traitement de vieillissement prématuré, vont alimenter les doutes de la jeune fille et la pousser à s’opposer aux projets de ses parents.

Page 9 :
Ma mère trouve que je suis trop tournée vers le passé. Toujours à fouiner pour comprendre. Elle dit qu’il n’y a rien à comprendre, c’est comme ça, les jeunes doivent attendre leur tour. J’ai presque dix-huit ans, et je traque mes premières rides avec impatience. Je ne peux espérer un emploi avant une vingtaine d’années. En attendant, je dois regarder les vieux prendre les bonnes places. On est tous dans le même bateau, mais ce qui est réconfortant c’est qu’un jour viendra où nous aurons enfin le pouvoir. Et, croyez-moi, on l’appréciera, on regardera les jeunes galérer avec leur peau de bébé, et on se rappellera le temps de la jeunesse sans aucune nostalgie.
Page 10 :
Je suis passionnée d’histoire et cherche à lire tout ce qui concerne la vie d’avant. Il y a une époque qui m’intéresse plus particulièrement, c’est celle où les jeunes avaient le pouvoir. Les vieux étaient rejetés au ban de la société. Mes parents, surtout ma mère, détestent que j’évoque cette période. Ils disent que c’était une époque maudite, que tout allait de travers. Mon père préfèrerait que je m’intéresse à la biologie, à la médecine, au progrès scientifique. À l’avenir, quoi ! Mais moi, c’est plus fort que tout, le passé m’attire, il y a dedans comme un secret à découvrir, quelque chose que l’on veut nous cacher.
N’étant pas fan de science-fiction, je n’aurais sans doute jamais découvert ce livre si sa couverture sobre ne l’avait pas fait ressortir au milieu de celles plus colorées des ouvrages présents sur la table des nouveautés SF à la médiathèque. La quatrième de couverture était compréhensible, le thème m’a intéressée, alors je me suis laissée tenter. Et bien m’en a pris. J’ai lu ce court livre d’une traite et apprécié l’opposition entre cette société du futur où l’on n’est rien avant la quarantaine et la nôtre, où l’on traque l’apparition de la moindre ride ou du premier cheveu blanc, qu’il faut cacher à tout prix, pour rester dans le vent. Finalement, on se rend compte que cette tyrannie des apparences est aussi toxique dans un sens que dans l’autre, ce qui n’en fait que mieux comprendre l’importance de s’accepter et surtout la nécessité de respecter la place de chacun, quel que soit son âge et son physique.
Je ne connaissais pas Valérie Clò mais je vais certainement m’intéresser à ses autres romans.

samedi 3 septembre 2016

Cet été-là, de braise et de cendres

Cet été-là, de braise et de cendres – Alain Vircondelet

Éditions Fayard (2016)

Cet été-là, c’est celui de 1945, alors que Marguerite Duras a accompagné son mari, Robert Anthelme, à Saint-Jorioz en Haute-Savoie. Celui-ci, de retour de Dachau dont l’a ramené Mitterrand, est en convalescence à l’hôtel de la Poste et Marguerite loge à côté, partageant son temps entre les visites à son mari, ses promenades dans la nature environnante, son travail d’écrivain et son histoire d’amour avec Dionys Mascolo, son amant, qui la rejoint quelquefois. C’est le temps de la détente mais aussi d’un retour sur elle-même, sur ces années de guerre si difficiles, sur la perte de son enfant. C’est le temps des interrogations sur sa vie future, entre deux amours différents et complémentaires, et sur l’écrivain qu’elle veut devenir. L’été 45, c’est aussi celui des bombes à Hiroshima et à Nagasaki, de la prise de conscience que l’horreur continue et qu’il faut vivre avec.

Comme le précise la quatrième de couverture, ce livre est « le premier roman qui met en scène Marguerite Duras ». Évidemment, le sujet est excitant, tant la vie de Marguerite Duras est riche et passionnante, et tant l’époque immédiate de l’après-guerre suscite de questions et de débats. Le style est assez lyrique, ce qui m’a parfois agacée mais l’ensemble est agréable à lire, très documenté. J’ai un peu moins adhéré à tout ce qui concerne les tourments de l’écrivain, la difficulté de Duras à produire un nouveau roman dans les circonstances où elle se trouve. Qu’est ce qui relève de l’imagination d’Alain Vircondelet et qu’est-ce qui est vrai, ce sont les questions que je me suis posée à la lecture de ce livre, qui m’a donné envie de me replonger dans les livres de Duras, et en particulier dans ses Cahiers de la guerre et autres textes, que j’avais lus à sa sortie. 

Lorsque je parcours la bibliographie d’Alain Vircondelet fournie en début et en fin de livre, je suis impressionnée par le nombre d’ouvrages qu’il a consacrés à Duras. Aucun doute, il connait parfaitement son sujet !

Et puis, comment ne pas être subjuguée par la magnifique photo de Marguerite Duras en couverture ? À l’admiration succède rapidement la prise de conscience des ravages du temps sur la beauté. Qu’en est-il de nous ? Sans doute la même issue ! Heureusement que les années n’ont pas le même impact sur les mots, et qu’au contraire, elles peuvent les magnifier. Avantage aux femmes de lettres sur les mannequins !

jeudi 1 septembre 2016

Les vies extraordinaires d'Eugène

Les vies extraordinaires d'Eugène - Isabelle Monnin

Éditions Jean-Claude Lattès (2010)

Eugène était un petit garçon, né très prématurément un jour de novembre 2007 et mort 6 jours plus tard, à cause d’une infection due au staphylocoque doré. Sa mère sombre rapidement dans le mutisme et occupe ses journées à coudre des pantalons de velours rouge, dans toutes les tailles qu’aurait dû porter Eugène, s’il avait eu la chance de grandir. Le père, pour suivre le conseil de la psychologue de l’hôpital, tente de raconter la vie de son fils, mettant en pratique ses méthodes d’historien. Il interroge les professionnels qui se sont occupés de l’enfant, il replace son fils dans la généalogie familiale en évoquant ses grands-parents. Il imagine ce qu’aurait été la vie d’Eugène, allant jusqu’à dérober la liste des enfants qui auraient fréquenté la crèche en sa compagnie, puis il mène l’enquête sur leurs familles. Et parce qu’il faut continuer à vivre et avoir des projets, il se prépare pour le marathon de New-York.

J’ai beaucoup aimé ce livre d’Isabelle Monnin, même si le sujet est bien difficile. Au-delà de l’émotion qu’il suscite, le style de la narration conduite par le père amène aussi le sourire, par ses jeux de mots, par sa volonté de prendre des expressions au pied de la lettre, par le burlesque de certaines situations. Ce qui me restera de ce magnifique témoignage, c’est l’impossibilité de raconter l’enfant disparu et le besoin de sortir du chagrin, un jour, sans renier le passé mais sans s’y appesantir. Le roman s’achève sur les mots de la mère à son fils, une lettre qu’elle lui a écrite et qu’elle a placée près de l’urne, au columbarium.

Un texte poignant et juste, qui laisse le cœur serré.

lundi 8 août 2016

Outre-terre

Outre-terre – Jean-Paul Kauffmann

Éditions des Équateurs (2016).

Outre-terre, c’est ainsi que les Russes désignent l’enclave de Kaliningrad, seul accès de l’ex-URSS à la mer Baltique. Maintenant que l’URSS n’est plus, cette région russe se trouve coincée entre la Pologne et la Lituanie, et séparée de la Russie par la Biélorussie. C’est là, près de Königsberg, ancien nom de Kaliningrad, que se sont déroulées en 1807 deux batailles napoléoniennes, celle d’Eylau et celle de Friedland, dans ce qui était alors la Prusse Orientale, qui deviendra allemande puis sera annexée par l’URSS en 1945. Deux batailles qui furent gagnées par les armées de Napoléon, certes, mais il s’en est fallu de peu pour qu’Eylau tourne au désastre pour la France, comme un sinistre présage à Waterloo. C’est la charge de la cavalerie de Joachim Murat qui a donné la victoire à Napoléon, alors que l’Empereur lui-même se trouvait en fâcheuse position face aux forces adverses.

Jean-Paul Kauffmann avait déjà visité Königsberg et le site d’Eylau en 1991 et s’était promis d’y revenir. En 1997, il avait proposé à sa femme et à ses deux fils de faire tous ensemble le voyage à Eylau dix ans plus tard, pour le bicentenaire de la bataille. Tous avaient accepté, sa femme en soutien indéfectible, ses fils un peu goguenards, moquant les lubies de leur père. C’est ce voyage de 2007 à Eylau que raconte Jean-Paul Kauffmann dans ce livre érudit et passionnant, et c’est l’occasion pour lui de décortiquer la bataille d’Eylau, de tenter d’appréhender ce qui s’est joué sur le terrain des combats, de comprendre pourquoi les russes, deux cents ans plus tard, commémorent une défaite. Sur les champs de bataille, Jean-Paul Kauffmann retrouve également la trace fictive du colonel Chabert, le personnage créé par Balzac, laissé pour mort sur le terrain, sauvé in extremis, ne sachant plus qui il est et qui reviendra, des années plus tard à Paris pour découvrir que sa « veuve » s’est remariée et qu’il n’y a plus de place pour lui. Chabert, dont l’auteur se sent proche, lui qui, au retour de son enlèvement, n’a pas reconnu ses fils et a eu tant de mal à retrouver une place dans sa propre famille et dans son environnement, parce qu’il en avait été éloigné si longtemps.

C’est un livre magnifique, très vivant alors que le sujet peut sembler à priori ardu et impersonnel. Je n’aurais jamais cru qu’un tel sujet, une bataille napoléonienne, pourrait m’intéresser. Et pourtant, je l’ai trouvé passionnant, sans doute parce que l’auteur sait élargir son point de vue, s’y impliquer personnellement, y trouver des réponses aux questions qu’il se pose, à la fois sur les évènements historiques qui l’ont amené là, mais aussi sur les résonances par rapport à son propre parcours, à l’enfermement et l’éloignement dont il a été victime. Un travail illustré par de nombreux tableaux et dessins qui ont représenté la bataille d’Eylau, en particulier les tableaux d’Antoine-Jean Gros, que scrute sans relâche l’auteur à la recherche d’une vérité. Un livre à découvrir sans réserve !

mardi 12 juillet 2016

Les gens dans l'enveloppe

Les gens dans l’enveloppe – Isabelle Monnin avec Alex Beaupain

Éditions JC Lattès (2015)

En 2012, Isabelle Monnin a acheté sur Internet un lot de 250 photos d’une même famille. L’enveloppe blanche est arrivée par le courrier, Isabelle les a regardées, elle a imaginé la vie de cette famille et en a construit un roman, donnant ainsi vie à Laurence, la petite fille sur son vélo, qui pose entre Simone (ou mamie Poulet comme elle l’appelle) et Raymond, ses grands-parents. Laurence vit seule avec Serge son père depuis que Michelle, la mère, est partie pour l’Argentine pour suivre son amant Horatio. Laurence passe ses vacances en famille tous les ans au même camping, où vient les rejoindre la tante Mimi, grande adepte de la course à pied. Laurence grandit, attendant en vain des nouvelles de sa mère et part pour l’Argentine, avec l’espoir de la retrouver. Elle écrit régulièrement à Simone, qui décline et qui décide de faire le ménage dans ses photos, éliminant les traces des évènements douloureux qui ont marqué sa vie. A la mort de Simone, Serge fait venir un brocanteur qui emporte le contenu de la maison, dont une boite de photos.
 

Parce qu’elle est romancière et journaliste, Isabelle Monnin a décidé d’inventer une histoire sur les personnages des photos et puis d’enquêter sur leur vie réelle. Elle s’est fixée des règles : attendre d’avoir terminé la fiction avant de démarrer son enquête et ne pas modifier l’intrigue du roman une fois l’enquête achevée. En mai 2013, elle commence à tenir son journal pour raconter cette enquête, qui constitue la deuxième partie de ce livre. Parce qu’elle sait que le lot de photos provient de Franche-Comté, dont elle est aussi originaire, et parce que par chance, elle a pu identifier relativement facilement le village grâce au clocher de l’église, elle arrive assez vite à ses fins, et peut mettre de vrais noms aux personnages qu’elle a inventés et reconstituer leur vie réelle. Alors que dans le roman, c’est la petite fille, Laurence, qui était le fil conducteur de l’histoire, ici c’est le personnage du père, qui s’appelle Michel, qui prend de l’importance.
 

En parallèle, Isabelle Monnin a montré les photos à son ami Alex Beaupain, qui a décidé de mettre en musique le roman d’Isabelle et de faire participer les Gens de l’enveloppe à l’élaboration à ce projet. Il y a donc dans ce livre un CD pour illustrer musicalement les deux volets de l’histoire.

C’est un travail très intéressant qui prend forme dans les deux parties de ce livre et dans les chansons du CD. L’expérience menée est émouvante. L’auteur noue avec les membres de la famille une relation où elle s’implique personnellement, ce qui lui permet de revisiter aussi des moments douloureux de sa propre vie. Le travail qu’elle réalise avec Alex Beaupain amènent les Gens de l’enveloppe, et surtout Michel, à reprendre la main sur sa propre histoire et à s’engager dans ce qui devient leur projet commun.

Une belle expérience !

Découvrez un extrait de ce livre sur le site de l'éditeur.




Lecture n°10 dans le cadre du challenge 1% Rentrée littéraire 2015.

lundi 4 juillet 2016

En attendant Bojangles

En attendant Bojangles – Olivier Bourdeaut

Éditions Finitude (2016)

C’est une histoire d’amour et de folie, dont le narrateur est un enfant. Une histoire qu’il raconte avec ses mots et sa perception, son amour inconditionnel pour ses parents qui lui ont construit une vie merveilleuse et excentrique, rejetant toutes les contraintes pénibles d’une existence banale. Une vie de fêtes permanentes, de cocktails et de fantaisie, où il est recommandé de sauter sur les lits et les canapés, où les punitions seraient de devoir regarder la télévision pendant des heures ou d’avoir à ouvrir une montagne d’enveloppes jamais décachetées, au cas où on devrait être puni, ce qui n’arrive jamais. Une vie où la mère change de prénom tous les jours, où l’on vouvoie ceux que l’on chérit, où la meilleure compagne de jeux est une grue de Numidie et le meilleur ami un sénateur bedonnant. Une vie rythmée par une chanson de Nina Simone, Mister Bojangles, sur laquelle dansent sans fin les deux parents sous le regard ébloui de leur enfant.
Un jour, hélas, la folie n’est plus douce et les débordements de la mère deviennent dangereux. Ce sont alors les mots que le père a laissé à son fils qui permettront à celui-ci de comprendre ce qui s’est joué dans cette famille extravagante et de réaliser la force de l’amour que Georges vouait à sa femme.


C’est le billet de Sylire qui a été ma première découverte de ce livre. Ce qu’elle en disait, la couverture atypique de l’ouvrage aperçu dans la vitrine de mon libraire, et surtout l’évocation de la chanson de Nina Simone, tout cela a contribué à l'envie de le lire à mon tour. Ensuite, la déferlante qui a submergé les médias et les blogs à son propos m’a un peu refroidie - je me méfie des gros succès - et j'ai attendu de le trouver à la médiathèque.

C’est une lecture agréable et facile, on se laisse attendrir par la plume naïve du narrateur-enfant et on compatit à celle plus réaliste du père, qui rééquilibre le récit vis-à-vis de son aspect festif et fantasque. La vision de l’enfant est pleine de tendresse et d’amour, même s’il s’étonne parfois des réactions de sa mère et semble souvent plus raisonnable qu’elle. Très vite, il s’allie plus ou moins consciemment avec son père pour ériger des barrières autour de sa mère, afin de la protéger de l’impact de ses excès et de la désapprobation des autres. C’est ce volet de l’histoire que j’ai trouvé émouvant dans ce livre. J’ai bien aimé l’humour qui se dégage des réflexions de l’enfant face à des comportements qu’il ne comprend pas toujours. Mais il n’y a rien d’étonnant à cela, il suffit de se rappeler les questions et les observations de ses propres enfants dans la vie courante pour retrouver des situations similaires et des jeux de mots qui restent dans l’histoire familiale.

Il y a juste un passage m’a gênée au cours de cette lecture, c’est lorsque l’auteur décrit l’un des pensionnaires de l’hôpital où séjourne la mère, celui qui est surnommé Le Yaourt et qui se prend pour le président. L’auteur s’est peut-être fait plaisir en glissant cette caricature mais pour moi elle n’a pas sa place dans ce roman, peut-être parce qu’elle m’a reconnectée à la réalité et que c’est l’irréalité de ce roman que j’ai appréciée. En tous cas, Olivier Bourdeaut semble avoir des dons de voyance car son dernier paragraphe anticipe parfaitement le succès de son roman.

Extrait page 157 :
J’avais appelé son roman « En attendant Bojangles », parce qu’on l’attendait tout le temps, et je l’avais envoyé à un éditeur. Il m’avait répondu que c’était drôle et bien écrit, que ça n’avait ni queue, ni tête, et que c’était pour ça qu’il voulait l’éditer. Alors, le livre de mon père, avec ses mensonges à l’endroit à l’envers, avait rempli toutes les librairies de la terre entière. Les gens lisaient Bojangles sur la plage, dans leur lit, au bureau, dans le métro, tournaient les pages en sifflotant, ils le posaient sur leur table de nuit, ils dansaient et riaient avec nous, pleuraient avec Maman, mentaient avec Papa et moi, comme si mes parents étaient toujours vivants, c’étaient vraiment n’importe quoi, parce que la vie c’est souvent comme ça, et c’est très bien ainsi.
Succès mérité, le style est brillant et juste pour retranscrire la voix de l’enfant, l’histoire est légère puis plus sombre, comme la vie, finalement. De nombreuses critiques, au sujet de ce livre, évoquent L'écume des jours de Boris Vian. Personnellement ce livre m'a plutôt rappelé le film La vie est belle de Roberto Begnini, dans la tentative du père de garder son fils dans une certaine insouciance.

Une occasion de retrouver l'ambiance sonore de ce livre : la chanson  Mr Bojangles, interprétée par Nina Simone.

Cette chanson a été reprise par de nombreux artistes et j’ai trouvé cette version de Sammy Davis Jr, qui a beaucoup de charme, dans un autre style.



Si j’en crois Wikipedia, le créateur de la chanson est Jerry Jeff Walker. Ce n'est certainement pas lui qui a contribué le mieux à la mettre en valeur.




Plus récemment, il en a proposé une version plus country, très kitsch et nostalgique dans son genre !




Les avis ne manquent pas sur ce roman, par exemple chez Keisha, Leiloona, Miss Alfie, Nicole, Dasola et sur Babelio.